Un monde dominé par la finance

Au fil des vingt dernières années, le poids de la finance dans les économies des pays riches s'est accru exagérément. Ainsi les services des banques, assurances et autres fonds de placement, de même que les opérations directes sur des marchés financiers très diversifiés, contribuent largement au produit intérieur brut des Etats développés. Les bourses représentent donc le poumon de cette forme d'économie et impactent corollairement la santé des pays. Ce rôle étendu de la finance, et le fait qu'elle ne soit pas contrôlée, sont des problèmes malheureusement occultés.

La finance a modifié les relations internationales. Toute action a désormais un préalable financier. En Occident, la sacro-sainte rentabilité tue le secteur industriel au profit des services et du rapport de l'investissement. Ce n'est plus la fabrication des produits qui étaye l'économie, mais la rentabilité financière des besoins. De fait, les pays sont passés d'une économie réelle mondialisée à un schéma complexe de financiarisation qui les dépasse. Il s'ensuit une transformation du concept de puissance et du système des valeurs. Ainsi le financier a bien souvent le primat sur la créativité, voire il la conditionne.

En tout état de cause, l'hégémonie de l'argent pousse à l'individualisme et favorise les comportements égoïstes ; vu que l'intérêt personnel prend dorénavant le dessus. Un contexte qui entraîne une montée de l'intolérance et un dénigrement de l'esprit solidaire. Fort de cette dominance du financier, les entreprises délocalisent leurs activités ou externalisent leurs fabrications vers des pays à faible coût de main d'œuvre. Cela les conduit à faire l'impasse de la qualité des matériaux et de celle des produits. La santé humaine en subit les conséquences et les consommateurs ne disposent guère, la plupart du temps, d'une information fiable. L'écologie pâtit, elle aussi, de ces choix industriels.

La financiarisation des entreprises place l'actionnariat au-dessus de la masse salariale. Le profit devient, dès lors, une fin en soi. Les dirigeants des grands groupes bénéficient aujourd'hui de primes d'un montant indécent et en mesure de faire vivre dans le luxe leur descendance durant cinq générations au moins. Quant aux banques, elles réalisent d'énormes bénéfices ou pertes à travers des montages sophistiqués dont elles ne maîtrisent que partiellement le mécanisme. Concernant l'industrie, elle est plus préoccupée par la maximisation du profit que par la recherche de produits aptes à faire progresser l'humanité. A l'évidence, une production désordonnée entraîne une surconsommation irresponsable et des aberrations, voire des dégradations environnementales.

Au sein d'une société hyper-financiarisée, les salariés ont le statut de ressources au même titre que les machines, les produits et autres actifs. Ils sont, de même, une variable susceptible d'ajustement et, partant, chosifiés et non traités comme des humains à part entière. Dans le passé, l'économie réelle s'établissait sur du tangible et la monnaie mondiale (le dollar) était convertible en or. Ainsi les banques finançaient l'industrie qui créait des biens capables de faire avancer le monde. Chacun retirait de son travail une impression d'utilité et celle de participer, à un niveau même modeste, au progrès de la société. A présent, le phénomène continu de dépréciation des salariés a induit une transformation de la valeur travail. La primauté accordé à la financiarisation explique ce contexte.

Sous la férule du capitalisme, l'homme en est venu à représenter une valeur monétaire ou marchande. Il est donc évalué à partir d'un ratio, à savoir le rapport entre le coût le plus bas possible et le profit maximum. A noter que l'optimisation du profit a toujours lieu au détriment de la dimension humaine. La systématisation, la chosification amènent à une dévalorisation de l'individu. A l'aune de ces repères, ceux des pays pauvres possèdent une valeur inférieure à ceux des pays riches. Pourtant, ils n'en sont pas moins des êtres humains disposant d'un potentiel intrinsèque qui mériterait d'être mis en avant. Par ailleurs, tandis que des sommes considérables sont budgétées pour des projets spatiaux, qui ne pénaliseraient pas l'humanité s'ils étaient reportés ou abandonnés, on voit encore des gens vivre dans des conditions à peine meilleures que celles du vulgum pecus du Moyen Age. Voilà le scandaleux paradoxe de la financiarisation et du profit.

Il convient d'évoquer également la financiarisation des services écosystémiques. L'économétrie environnementale conduit à la création d'intelligents instruments financiers. La spéculation dans ce domaine est en marche et elle suscite l'appétit des investisseurs. Car le marché vert représentera à moyen terme une nouvelle source d'enrichissement et donnera lieu à la formation d'une immense bulle financière. Ces fieffés opportunistes se présenteront alors comme les sauveurs de la planète.

La Triunicie permettrait l'arrêt de ces insanes processus de financiarisation grâce à une économie au service de l'homme, c'est-à-dire fondée sur l'activité réelle et, donc, sur le travail et la créativité. La société n'est ni saine ni harmonieuse, selon moi, dès lors qu'une minorité s'enrichit outrancièrement et profite de la force de travail d'une majorité. Cela crée une situation profondément injuste. En se plaçant dans une perspective de progrès de l'humain, on ne peut que déplorer l'iniquité et l'obsolescence du capitalisme. On est aussi enclin à dénoncer l'immoralité de la rentabilité de l'argent ; puisqu'elle encourage l'enrichissement sans effort.

Le progrès de la finance n'a pas de sens. Une partie du monde n'est plus qu'un assemblage d'édifices de carton posés sur un sol de sable. Les coups de vent font s'écrouler régulièrement certains d'entre eux, puis le système sombrera un jour par des effets en chaîne. Evidemment, les pauvres, la masse des besogneux, surtout, pâtiront de ce chaos économique engendré par la caste des arrivistes, des rusés, de tous ceux qui participent aux manigances mercantilistes. Dans ce monde corrompu par la vanité et l'égoïsme, peu connaissent désormais le contenu des vraies valeurs. De même, beaucoup estiment trop idéaliste et utopique l'idée d'un monde solidaire au sein duquel l'économie favorise l'épanouissement humain.